La Chine appelée à soutenir l’émergence d’un « islam progressiste».

La Chine appelée à soutenir l’émergence d’un « islam progressiste».

Le site Eurasia Review a publié, le 10 juillet 2026, une analyse intitulée China’s Policy Engagement With the Emergence of Progressive Islam. Fondée en 2009, cette plateforme internationale indépendante propose des informations, des analyses et des tribunes consacrées notamment à la géopolitique, à l’économie, aux questions de sécurité et aux relations internationales. Elle donne la parole à des chercheurs, des universitaires, d’anciens diplomates, des journalistes et des spécialistes régionaux.

L’article est signé Zhou Chao, chercheur au sein du programme de stratégie géopolitique d’ANBOUND, un groupe de réflexion indépendant basé à Pékin et spécialisé dans les politiques publiques, la prospective stratégique et l’analyse des risques. L’auteur travaille principalement sur les transformations géopolitiques et leurs conséquences pour la Chine et son environnement international.

Les limites d’une approche exclusivement sécuritaire.

Dans son analyse, Zhou Chao part d’un constat : depuis plus de vingt ans, la lutte internationale contre l’extrémisme islamiste repose essentiellement sur les interventions militaires, le contrôle des frontières, les législations antiterroristes et la surveillance des activités religieuses. Ces mesures ont permis d’affaiblir matériellement certaines organisations, mais elles n’ont pas empêché l’apparition de nouvelles structures ni la diffusion de leurs idéologies.

L’auteur cite notamment l’évolution d’Al-Qaïda, de l’organisation dite « État islamique », de sa branche dans la province du Khorasan, ainsi que du Tehrik-e-Taliban Pakistan. Malgré les opérations militaires menées en Afghanistan, en Irak, en Syrie ou dans le Sahel, les mouvements extrémistes ont su se transformer, se décentraliser et trouver de nouveaux moyens de recrutement. Selon lui, l’extrémisme ne doit donc plus être considéré uniquement comme une menace militaire ou sécuritaire. Il constitue également une bataille idéologique portant sur l’identité, les valeurs et la manière d’interpréter la religion. Internet, les réseaux sociaux et les plateformes de vidéos courtes ont profondément modifié la transmission des discours religieux. Les mosquées, les écoles religieuses et les autorités locales ne sont désormais plus les seuls lieux où les jeunes découvrent l’islam ou se confrontent à des interprétations radicales.

Une question stratégique pour Pékin.

Pour Zhou Chao, cette problématique concerne directement la Chine. Elle touche à la sécurité de ses frontières, à la situation du Xinjiang et à la stabilité des pays traversés par les Nouvelles Routes de la Soie. Plusieurs États voisins ou partenaires importants de Pékin, en Asie centrale, en Asie du Sud, au Moyen-Orient et en Asie du Sud-Est, possèdent en effet une population majoritairement musulmane. La stabilité de ces régions est essentielle pour les investissements chinois, les échanges commerciaux, les approvisionnements énergétiques et le développement de l’initiative « la Ceinture et la Route ».

L’auteur considère ainsi que la coopération antiterroriste demeure nécessaire, mais qu’elle ne peut suffire à faire disparaître les causes idéologiques et sociales de l’extrémisme. Il propose que Pékin s’intéresse davantage aux courants musulmans favorables à la modération, au pluralisme et à l’intégration dans les sociétés contemporaines. Cette orientation permettrait, selon lui, de réduire l’influence des mouvements extrémistes sans présenter l’islam dans son ensemble comme une menace pour la sécurité.

Soutenir un « islam progressiste».

L’analyse reprend une proposition formulée en 2026 par Kung Chan, fondateur d’ANBOUND : la Chine devrait soutenir et encourager ce qu’il appelle un « islam progressiste », avant de favoriser l’émergence d’une expression proprement chinoise de cette orientation. Il ne s’agirait pas, selon cette approche, de remplacer les doctrines musulmanes par une idéologie imposée de l’extérieur, ni d’interpréter systématiquement l’islam à travers le confucianisme. Cette méthode risquerait de provoquer une rupture avec les principaux courants intellectuels et religieux du monde musulman.

Kung Chan propose plutôt de travailler à l’intérieur des cadres de la tradition islamique, en développant l’étude des textes religieux et en formant une nouvelle génération de penseurs musulmans chinois. Ceux-ci pourraient proposer des interprétations favorisant la modération, l’intégration nationale et la réduction des affrontements politiques ou identitaires.

L’Indonésie présentée comme un modèle.

L’Indonésie occupe une place centrale dans l’argumentation de Zhou Chao. Le pays, qui possède la plus importante population musulmane au monde, est présenté comme l’un des principaux laboratoires d’un islam conciliant identité religieuse, traditions locales, démocratie et pluralisme. Des organisations indonésiennes, parmi lesquelles Nahdlatul Ulama, défendent notamment les notions d’« islam humanitaire » et d’« indigénisation de l’islam». Leur objectif est de montrer que la religion musulmane peut contribuer à la cohésion sociale, au développement national et à la coexistence interreligieuse, sans devenir un instrument de confrontation politique.

L’auteur oppose cette conception à ce qu’il qualifie d’« arabisation » de certaines pratiques musulmanes indonésiennes. Il rappelle que l’Arabie saoudite a financé, à partir des années 1980, des mosquées et des établissements d’enseignement religieux dans le pays. Certaines interprétations plus conservatrices de l’islam auraient ainsi gagné en influence, parfois au détriment de traditions locales plus anciennes. Face à cette évolution, des responsables religieux indonésiens affirment que l’islam n’a pas besoin d’adopter uniformément les pratiques culturelles du monde arabe. Ils défendent au contraire un islam enraciné dans la culture de l’archipel, compatible avec le Pancasila, la démocratie, la diversité religieuse et la devise nationale « Unité dans la diversité ».

La Malaisie et les pays du Golfe.

La Malaisie constitue un autre exemple étudié dans l’article. Le concept de Malaysia MADANI cherche à associer les valeurs religieuses musulmanes à des principes modernes de gouvernance comme l’équité, l’intégrité, l’innovation et la responsabilité sociale. Cette approche vise à démontrer que la modernisation d’un pays ne suppose pas nécessairement l’effacement de la religion. Zhou Chao s’intéresse également aux transformations observées dans les monarchies du Golfe.

En Arabie saoudite, les autorités mettent en avant un discours sur « l’islam modéré », parallèlement à la réduction des pouvoirs de la police religieuse, à l’augmentation de la participation des femmes à la vie sociale et à l’ouverture des secteurs de la culture et du divertissement. Les Émirats arabes unis cherchent, pour leur part, à promouvoir la tolérance religieuse et le dialogue interreligieux. L’auteur reconnaît toutefois que ces évolutions relèvent principalement de réformes sociales conduites par les États, plutôt que d’une véritable réforme théologique. Elles participent néanmoins, selon lui, à une redéfinition des relations entre l’islam, le pouvoir politique et la société contemporaine.

Une modernisation déjà présente dans le monde musulman.

L’article souligne également l’existence, en Europe et en Amérique du Nord, de courants musulmans accordant une place importante à l’égalité entre les femmes et les hommes, à la justice sociale, à la protection de l’environnement et au pluralisme. Même si leur influence reste limitée, ces mouvements montreraient que la modernisation de la pensée musulmane ne résulte pas uniquement de pressions occidentales ou de politiques gouvernementales. Elle possède aussi ses propres dynamiques internes, portées par des intellectuels, des responsables religieux et des organisations musulmanes. Zhou Chao estime donc que le monde musulman ne doit pas être présenté comme partagé uniquement entre conservatisme et radicalisme. Il serait traversé par des débats multiples et par une lente réorganisation intellectuelle autour de la place de la religion dans les sociétés modernes.

Une nouvelle orientation possible pour la politique chinoise.

En conclusion, l’auteur invite la Chine à ne plus envisager l’islam principalement à travers le prisme de la sécurité et de la lutte contre le terrorisme. Pékin pourrait nouer davantage de relations avec les institutions et les courants musulmans favorables au dialogue, à la diversité et à la modernisation. Cette politique pourrait prendre la forme d’échanges universitaires, de coopérations entre institutions religieuses, de programmes de recherche ou de formations destinées à de nouveaux penseurs musulmans chinois. Elle permettrait à la Chine de compléter son dispositif sécuritaire par une stratégie culturelle et intellectuelle de long terme.

Pour Zhou Chao, soutenir les évolutions modérées présentes au sein de l’islam contribuerait également à la stabilité des pays partenaires de la Chine, notamment le long des Nouvelles Routes de la Soie. Cette démarche correspondrait au discours chinois sur le dialogue et l’apprentissage mutuel entre les civilisations.

L’article défend ainsi l’idée que la lutte contre l’extrémisme ne peut pas se limiter à la répression de ses manifestations violentes. Elle suppose également de proposer des récits religieux et sociaux susceptibles de concurrencer les discours radicaux. La Chine aurait donc intérêt, selon l’auteur, à accompagner les courants musulmans qui cherchent à concilier la fidélité à leur religion, les particularités culturelles nationales et les exigences des sociétés contemporaines.

Nous n’avons aucun droit sur cet article.

Source: https://oumma.com/la-chine-appelee-a-soutenir-lemergence-dun-islam-progressiste/

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