Le KEMISTISME radical.

Le KEMISTISME radical.

Cette autre menace, qui pèse sur le vivre-ensemble et la cohésion sociale au Burkina Faso.

Dans le cadre de notre chronique RECADRAGE, nous avons été reçus par Naaba Dawelgué, Directeur général du groupe Savane Média.

Qui est Dawelg Boalga?

Il est Chef traditionnel du village de Dawelgué/Saponé intronisé par Sa Majesté le Moogho Naaba Baongho,Empereur des Mossé le 22 juillet 2008. Il est détenteur d’une Maîtrise en socio-anthropologie rurale et communication.

Diplômé en études approfondies (D.E.A.) en Connaissances des Tiers- Monde (Relations internationales et communication).

Ancienmenment, Ministre des Affaires Religieuses et Coutumières, chargé de mettre en œuvre la politique du gouvernement en matière de chefferie traditionnelle et coutumière et de libertés religieuses.

1- Les problèmes de cohésion sociale et de vivre-ensemble au sein de l’espace AES sont-ils liés aux religions abrahamiques ?

Dawelg Naaba Boalga: La réponse brève est: non, pas dans l’absolu, même si des acteurs peuvent instrumentaliser la religion.

Les difficultés majeures que connaissent le Burkina Faso, le Mali et le Niger résultent, à mon avis, d’un ensemble de facteurs qui se sont enchevêtrés pendant des années :

  • La pauvreté et les inégalités sociales ;
  • les conflits fonciers et les tensions liées aux ressources naturelles ;
  • la faiblesse ou l’absence de l’État dans certaines zones ;
  • les crises de gouvernance et les frustrations politiques ;
  • les conséquences du changement climatique; les trafics transfrontaliers ;
  • les rivalités géopolitiques régionales et internationales ;
  • l’extrémisme violent.

En conséquence, la religion n’est généralement pas la cause première de ces problèmes.

Néanmoins, elle peut être utilisée comme une source de mobilisation ou de justification par certains groupes. Il est donc important de distinguer la religion de son instrumentalisation politique et idéologique que l’extrémisme violent en fait.

2- En tant que chef traditionnel et observateur des dynamiques de notre pays, comment pouvez-vous expliquer le fait que dans nos sociétés on en arrive à une forme de contradiction tranchante au sein des populations et notamment entre kémites et leaders religieux abrahamiques?

Je peux expliquer cette situation comme le résultat de facteurs historiques, identitaires, culturels et politiques plutôt que comme une opposition naturelle ou inévitable entre les personnes. Il y a une sorte de quête identitaire compréhensible dans ce monde tourmenté.

Ainsi, de nombreux défenseurs du kémitisme estiment que les religions africaines anciennes et les civilisations de la vallée du Nil constituent une part importante de l’héritage culturel subsaharien.

Ils pensent que ce patrimoine a été marginalisé par la colonisation, l’esclavage pratiqué par les Arabes et les Occidentaux et l’expansion des religions originaires du Moyen-Orient.

De leur côté, pour les leaders religieux chrétiens et musulmans considèrent, à bien des égards, leurs traditions comme des expressions universelles de la foi, de la morale et de la cohésion sociale, indépendamment de l’origine géographique de ces religions.

Des tensions peuvent apparaître lorsque certains présentent ces conceptions comme des phénomènes qui s’excluent mutuellement : l’une comme le retour à une authenticité africaine, l’autre comme une fidélité à une foi révélée.

Pour un chef traditionnel soucieux de la paix sociale, il est souhaitable d’adopter une approche de médiation comme celle-ci : «L’arbre ne renie pas ses racines pour produire des fruits. De même, un peuple ne doit pas oublier son histoire. Mais les branches d’un même arbre peuvent prendre des directions différentes sans cesser d’appartenir au même tronc. Nos convictions spirituelles peuvent varier, tandis que notre destin collectif demeure commun. »

3- De nos jours, certains appellent au retour vers les ancêtres et le font parfois avec l’agressivité à l’endroit des adeptes des religions abrahamiques par le biais de l’usage des réseaux sociaux. Quelle appréciation en faites-vous ?

Le phénomène que vous décrivez existe effectivement dans plusieurs pays africains subsahariens, y compris au Burkina Faso. Cependant, il convient d’éviter les généralisations. Pour ce faire, il faut distinguer le fond du message et la forme du discours. En fait de retour aux ancêtres ou aux sources, ce n’est ni possible, ni envisageable.

Il s’agit de recours. Ce recours par le biais de la valorisation des cultures africaines, des langues nationales, des savoirs traditionnels et des spiritualités endogènes est une aspiration légitime.

En revanche, lorsque cette démarche s’accompagne de mépris envers les croyants chrétiens ou musulmans, d’attaques personnelles contre des leaders religieux et de discours de haine ou de stigmatisation, elle perd une grande partie de sa portée constructive. On ne valorise pas une identité en dénigrant systématiquement celle des autres.

S’agissant des réseaux sociaux, ils favorisent hélas souvent les messages provocateurs, les polémiques, les oppositions binaires, les contenus émotionnels.

Les voix modérées attirent généralement moins d’attention que les discours radicaux. Ainsi, quelques influenceurs agressifs peuvent donner l’impression que tout un mouvement est hostile, alors que de nombreux défenseurs des traditions africaines travaillent dans un esprit de recherche culturelle et de dialogue.

Pour le chef coutumier que je suis, je rappellerai les éléments suivants de la sagesse africaine qui reposent d’abord sur l’équilibre et le respect : « L’ancêtre n’enseignait pas l’injure. Celui qui prétend honorer ses ancêtres doit d’abord pratiquer les vertus qu’ils ont transmises : le respect, la retenue, la dignité et la recherche de l’harmonie ».

En effet, comme le soutient cet autre proverbe : « On ne réveille pas les ancêtres pour semer la discorde entre les vivants. »

4- Selon certaines sources historiques, l’islamisation des territoires de la Haute-Volta, notamment du pays moaga, est antérieure à la colonisation française…

L’islam est effectivement présent dans les territoires qui constituent aujourd’hui le Burkina Faso bien avant la colonisation française.

L’islam s’est diffusé progressivement en Afrique de l’Ouest à travers :

  • les échanges commerciaux transsahariens ;
  • les réseaux de savants et de lettrés musulmans ;
  • les migrations de populations ;
  • les relations diplomatiques entre royaumes.

Dans les régions correspondant à l’actuel Burkina Faso, des communautés musulmanes (dioula, yarga, peule) existaient déjà plusieurs siècles avant l’arrivée des Français à la fin du XIXe siècle.

Concernant les royaumes mossé, ils ont longtemps conservé leurs institutions politiques et religieuses traditionnelles tout en entretenant des relations avec des commerçants et des érudits musulmans. L’islam y a progressé de manière graduelle, notamment dans les centres commerciaux et auprès de certaines élites.

Toutefois, les souverains mossé ont généralement maintenu les fondements religieux et coutumiers du pouvoir traditionnel.

5- Pour un Burkina Faso paisible en phase avec les progrès technologiques et scientifiques, faut-il se débarrasser des religions révélées et retourner au culte des ancêtres ?

Non. Rien ne permet d’affirmer qu’un Burkina Faso plus paisible, plus prospère ou plus avancé scientifiquement devrait nécessairement abandonner les religions révélées pour revenir au culte des ancêtres.

L’histoire mondiale montre d’ailleurs que le progrès scientifique et technologique n’est pas lié à une seule option spirituelle.

Des sociétés majoritairement chrétiennes, musulmanes, bouddhistes, hindoues, confucéennes ou largement sécularisées ont toutes produit des avancées scientifiques majeures à différentes époques.

La question n’est peut-être pas : « Quelle religion faut-il supprimer ? » mais plutôt :« Quelles valeurs et quelles institutions favorisent la paix, la connaissance, le travail, la justice et l’innovation ? »

Un pays progresse généralement lorsqu’il développe :

  • une éducation de qualité ;
  • la recherche scientifique ;
  • l’esprit critique ;
  • la bonne gouvernance ;
  • la cohésion sociale ;
  • le respect des libertés de conscience ;
  • une économie productive.

Aucune de ces conditions n’exige l’abandon d’une religion particulière.

Le défi consiste souvent à conserver ce qui est utile au bien commun tout en rejetant ce qui nourrit l’intolérance, quelle qu’en soit l’origine.

Un chef traditionnel pourrait dire :« L’arbre qui grandit vers le ciel ne coupe pas ses racines. Mais les racines seules ne suffisent pas ; il lui faut aussi de nouvelles branches et de nouveaux fruits. »

Autrement dit, un Burkina Faso moderne n’est pas obligé de choisir entre les ancêtres et la modernité, ni entre les traditions africaines et les religions révélées. Il peut chercher à valoriser son patrimoine culturel, renforcer la connaissance de son histoire et de ses traditions, tout en encourageant la science, la technologie, l’innovation et le respect de la diversité des convictions.

6- Quels conseils avez-vous à prodiguer aux responsables des religions traditionnelles et les leaders des religions abrahamiques pour apaiser les tensions intra ou interreligieuses qui ont actuellement cours dans notre société ?

Je ne sais pas si je suis qualifié pour donner des conseils mais je peux faire quelques suggestions. Si l’on se place dans une perspective de paix sociale, de cohésion nationale et de responsabilité morale, les responsables des religions traditionnelles africaines comme les leaders chrétiens et musulmans ont un rôle historique à jouer au Burkina Faso.

La première chose consiste à ne pas considérer que l’existence de l’autre constitue une menace. Autrement dit, il faut remplacer la logique de concurrence par une logique de complémentarité.

Tous les responsables religieux et coutumiers gagneraient à reconnaître que :

  • les traditions ancestrales font partie du patrimoine historique et culturel du Burkina Faso ;
  • l’islam fait partie de l’histoire du pays depuis plusieurs siècles ;
  • le christianisme a également marqué profondément la société burkinabè.

Aucune de ces réalités ne peut être effacée sans créer de nouvelles fractures.

La deuxième chose qu’il faut avoir à l’esprit est la nécessité de bannir les discours de mépris.

Dans cette optique, les leaders devraient condamner publiquement :

  • les insultes contre les prophètes, les saints, les ancêtres ou les figures sacrées ;
  • les propos assimilant systématiquement les religions traditionnelles, au fétichisme, au satanisme, à la sorcellerie, etc. ;
  • les discours présentant tous les musulmans ou tous les chrétiens comme des ennemis de l’Afrique ;
  • les appels à l’exclusion ou à la haine.

En troisième position, il urge d’éduquer les jeunes à la complexité de l’histoire. Beaucoup de tensions naissent d’une connaissance partielle, partiale ou tronquée de notre passé.

Il est utile de rappeler que :

  • les traditions africaines existaient avant l’islam et le christianisme ;
  • l’islam est présent dans certaines régions du Burkina depuis plusieurs siècles ;
  • les Mossé, les Peuls, les Bissa, les Gourmantché, les Lobi et d’autres peuples ont développé des formes variées de coexistence religieuse ;
  • l’histoire n’est ni totalement noire ni totalement blanche ;

une mémoire équilibrée réduit les risques de radicalisation identitaire.

Ma quatrième suggestion est relative à la maîtrise des réseaux sociaux. De nos jours, une vidéo de quelques minutes peut détruire en quelques heures des années d’efforts de cohésion sociale.

Les leaders devraient :

  • privilégier les messages d’apaisement ;
  • éviter les polémiques inutiles ;
  • corriger les fausses informations ;
  • appeler leurs fidèles à la retenue.

La sagesse ne consiste pas à répondre à toutes les provocations.

7- Votre dernier mot s’il vous plaît?

Les ancêtres nous ont légué la terre et inculqué les valeurs sociétales. Les religions nous enseignent le sens de la vie. Mais aucun héritage ne vaut que l’on verse le sang de son frère pour le défendre.

Le Burkina Faso est comme une grande concession : certains prient à la mosquée ou à l’église, d’autres auprès des autels ancestraux. Pourtant, lorsque le feu prend la maison, tous accourent avec la même calebasse d’eau.

Le défi de notre époque n’est donc pas de déterminer quelle tradition spirituelle doit triompher des autres, mais de faire en sorte que chacune contribue à la paix, à la justice, à la dignité humaine et à l’unité nationale.

C’est à cette condition que le Burkina Faso pourra affronter sereinement les défis sécuritaires, économiques, technologiques et culturels du XXIᵉ siècle.

Entretien / Arounan GUIGMA

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