Avant toute décision, l’AES doit évaluer les réserves,l’inflation, la dette, la convertibilité et la stabilité financière régionale

HALIDOU OUEDRAOGO,ECONOMISTE-FINANCIER A PROPOS DEL’AVENEMENT DE L’ECO
« Avant toute décision, l’AES doit évaluer les réserves,l’inflation, la dette, la convertibilité et la stabilitéfinancière régionale »
1. Quel regard portez-vous sur les orientations actuelles de la gouvernance burkinabè, notamment en matière de souveraineté et de développement ?
Les orientations actuelles traduisent une volonté nette de reconquête de la souveraineté, particulièrement dans les domaines sécuritaire, diplomatique, économique et alimentaire. Cette ambition répond à une aspiration profonde des Burkinabè à décider eux-mêmes de leurs priorités. Toutefois, la souveraineté ne doit pas seulement être déclarative. Elle doit améliorer concrètement la sécurité, l’emploi, les revenus et les services publics. Le développement exige également des institutions efficaces, une gestion transparente, l’évaluation des politiques et un secteur privé dynamique. Mobiliser les ressources nationales est essentiel, mais il faut préserver l’ouverture commerciale, diversifier les partenariats et investir durablement dans le capital humain et productif.
2. La polémique autour des primes des Étalons dames a suscité de nombreuses réactions. Comment percevez-vous les propos du président Ibrahim Traoré, qui a annoncé vouloir trouver des solutions aux difficultés du sport burkinabè, et quels sont, selon vous, les principaux défis à relever pour mieux organiser, financer et professionnaliser le sport national ?
L’intervention du président Ibrahim Traoré a le mérite de reconnaître publiquement les difficultés révélées par l’affaire des primes des Étalons dames. Au-delà de l’émotion, la réponse doit reposer sur des règles écrites, équitables et prévisibles concernant les primes, contrats, assurances et calendriers de paiement. Le sport burkinabè souffre aussi d’infrastructures insuffisantes, de fédérations parfois fragiles, d’un financement irrégulier et d’un faible accompagnement des femmes et des jeunes. Il faut professionnaliser la gouvernance, auditer les ressources, former les encadreurs et développer le sponsoring privé. Enfin, une politique nationale cohérente doit relier sport scolaire, formation professionnelle, haute performance et reconversion des athlètes.
3. Le projet de lancement de l’ECO en 2027 suscite de nombreux débats dans la sous-région : quelles pourraient être ses conséquences pour le Burkina Faso, le Mali et le Niger après leur retrait de la CEDEAO ?
Le lancement de l’ECO en 2027 reste un objectif politique dont les modalités demeurent incertaines: critères de convergence, banque centrale, régime de change et périmètre des participants. Pour le Burkina Faso, le Mali et le Niger, sortis de la CEDEAO mais toujours membres de l’UEMOA, l’impact dépendra surtout de leur participation éventuelle. Une exclusion pourrait accroître les coûts de transaction, compliquer les paiements et fragmenter davantage le commerce régional. Une adhésion bien négociée pourrait faciliter les échanges, mais réduirait certaines marges nationales. Avant toute décision, l’AES doit évaluer les réserves, l’inflation, la dette, la convertibilité et la stabilité financière régionale.
4. Peut-on considérer l’ECO comme une simple évolution monétaire ou faut-il y voir également un enjeu politique et géostratégique dans le contexte actuel de l’AES ?
L’ECO dépasse largement une simple évolution technique de billets et de règles monétaires. Toute monnaie organise la confiance, répartit le pouvoir de décision et traduit un projet politique. Dans le contexte de l’AES, le choix d’adhérer à l’ECO, de conserver le franc CFA ou d’envisager une autre architecture déterminera les relations avec l’UEMOA, la CEDEAO, les partenaires extérieurs et les marchés. L’enjeu géostratégique concerne aussi la gestion des réserves, le financement des économies et l’autonomie des banques centrales. Néanmoins, une souveraineté monétaire sans discipline budgétaire, production compétitive, réserves suffisantes et crédibilité institutionnelle risquerait d’alimenter inflation, défiance et fuite des capitaux.
5.Comment analysez-vous la situation actuelle au Sénégal, notamment les rivalités ou divergences apparues entre le président Bassirou Diomaye Faye et le Premier ministre Ousmane Sonko, et quelles pourraient être leurs conséquences sur la gouvernance et la trajectoire économique du pays ?
Au Sénégal, les différences de ton ou de méthode entre le président Bassirou Diomaye Faye et le Premier ministre Ousmane Sonko doivent être analysées prudemment puisqu’une divergence ne signifie pas nécessairement rupture. Leur légitimité politique commune peut soutenir les réformes, mais une compétition durable brouillerait l’autorité, ralentirait les arbitrages et fragiliserait la confiance des citoyens comme des investisseurs. L’essentiel est de clarifier les rôles, maintenir une communication cohérente et respecter les institutions. économiquement, le Sénégal doit maîtriser la dette et le déficit, améliorer la transparence et convertir les revenus pétroliers et gaziers en emplois, infrastructures et investissements durables et inclusifs.
6. Comment analysez-vous le rapprochement entre l’Algérie et les pays de l’AES et quelles opportunités cette dynamique pourrait-elle offrir sur les plans économique, énergétique, sécuritaire et diplomatique ?
Le rapprochement avec l’Algérie est stratégique, mais il doit être apprécié à la lumière des tensions récentes, notamment avec le Mali. Un dialogue rétabli et fondé sur le respect mutuel ouvrirait des perspectives. Economiquement, l’Algérie peut offrir un accès aux marchés méditerranéens, des investissements et des corridors transsahariens. Sur l’énergie, les complémentarités concernent carburants, électricité, gaz et solaire. En matière sécuritaire, le partage du renseignement et le contrôle des frontières sont indispensables, sans ingérence. Diplomatiquement, une concertation renforcerait la voix du Sahel. La réussite suppose toutefois de régler les différends par des mécanismes fiables et de privilégier des projets concrets.
7. L’AES peut-elle devenir, au-delà d’une alliance sécuritaire et politique, un véritable espace intégré capable de peser économiquement et diplomatiquement sur la scène africaine ?
L’AES peut devenir un espace intégré, car ses membres partagent des frontières, des défis sécuritaires et des économies complémentaires. Mais l’ambition politique doit être traduite en institutions solides et en projets mesurables. Les priorités devraient être la libre circulation, l’interconnexion énergétique, les corridors routiers et ferroviaires, les paiements régionaux, l’harmonisation douanière et la sécurité alimentaire. Un marché commun crédible exige aussi des règles stables, une justice commerciale efficace et l’implication du secteur privé. Diplomatiquement, la coordination peut accroître le poids collectif. Toutefois, l’enclavement, l’insécurité, les contraintes financières et la fermeture politique affaibliraient ce potentiel. L’intégration doit bénéficier directement aux populations.
8. Les autorités burkinabè insistent sur la mobilisation des ressources internes et la réduction de certaines dépendances extérieures : ces orientations sont-elles susceptibles de produire des résultats durables ?
La mobilisation des ressources internes est une orientation pertinente pour financer durablement l’État et réduire la vulnérabilité aux chocs extérieurs. Elle peut produire des résultats si elle repose sur l’élargissement équitable de l’assiette fiscale, la numérisation des régies, la lutte contre la fraude et une meilleure valorisation des ressources minières. Cependant, augmenter la pression sur les contribuables déjà formels serait contreproductif. Il faut intégrer progressivement l’informel, sécuriser les droits fonciers et soutenir la productivité. Sa durabilité dépendra de la transparence budgétaire, du contrôle indépendant et de résultats visibles. Réduire les dépendances ne signifie pas s’isoler, mais diversifier partenaires et marchés.
9. La décision de renforcer les conditions d’accès aux études supérieures à l’étranger et de privilégier la formation des meilleurs bacheliers au Burkina Faso peut-elle contribuer à réduire la fuite des cerveaux ?
Cette politique peut réduire la fuite des cerveaux si elle améliore réellement l’offre nationale de formation, plutôt que de limiter administrativement la mobilité. Former les meilleurs bacheliers au Burkina Faso renforcera les universités et l’attachement au pays, à condition de disposer d’enseignants qualifiés, de laboratoires, de bibliothèques numériques et de filières adaptées aux besoins économiques. Les études extérieures restent utiles lorsque certaines compétences sont indisponibles localement. Il faudrait donc attribuer les bourses selon des critères transparents, conclure des partenariats de codiplomation et prévoir des incitations au retour. La fidélisation dépend enfin des emplois, de la rémunération et du mérite professionnel.
10. Quel rôle la jeunesse peut-elle jouer dans la transformation économique et sociale du Burkina Faso, notamment à travers l’entrepreneuriat, l’innovation et la formation professionnelle ?
La jeunesse constitue le principal capital de transformation du Burkina Faso. Elle peut créer des entreprises, diffuser les technologies, moderniser l’agriculture et répondre aux besoins locaux en énergie, santé, logement ou services numériques. Mais l’enthousiasme ne suffit pas. Il faut une formation professionnelle alignée sur les métiers porteurs, des financements adaptés et un accompagnement durable. L’État devrait faciliter l’apprentissage, les incubateurs, la commande publique aux jeunes entreprises et la protection sociale des indépendants. Le secteur privé doit offrir stages et mentorat. Enfin, la jeunesse doit cultiver compétence, éthique, coopération et engagement civique pour transformer l’innovation en emplois productifs et inclusifs.
11. Comment appréciez-vous les efforts visant à renforcer la transformation locale des ressources agricoles et minières, et quels obstacles restent à surmonter pour créer davantage de valeur au Burkina Faso ?
Les efforts de transformation locale vont dans la bonne direction, car exporter des matières brutes signifie abandonner une partie des emplois, des recettes et du savoir-faire. Les unités agroalimentaires, les raffineries minières et les politiques de contenu local peuvent renforcer les chaînes de valeur. Toutefois, leur succès exige une énergie fiable et abordable, des infrastructures logistiques, du crédit long terme, des normes de qualité et une main-d’œuvre qualifiée. Il faut aussi garantir l’accès régulier aux intrants, sécuriser les investissements et lutter contre la corruption. Enfin, la transformation doit rester compétitive et respectueuse de l’environnement, sinon elle ne sera pas durable.
12. Quels sont, selon vous, les principaux défis que le Burkina Faso et les pays de l’AES devront relever pour transformer leurs ambitions de souveraineté en résultats concrets pour les populations ?
Le premier défi est sécuritaire. Sans paix, les investissements reculent et les services publics se dégradent. Le deuxième est institutionnel. La souveraineté exige une administration compétente, une justice crédible, des finances transparentes et une participation citoyenne. Le troisième est économique. Il s’agit de diversifier la production, industrialiser localement, sécuriser l’énergie et désenclaver les territoires. L’AES devra aussi harmoniser ses règles, faciliter les échanges et financer ses infrastructures communes. Enfin, il faut investir dans l’éducation, la santé et l’emploi des jeunes. Les ambitions seront jugées non sur les discours, mais sur la baisse du chômage, de la pauvreté et des inégalités territoriales et sociales.
13. Depuis quelque temps il y a un débat sur les réseaux sociaux sur les religions dites importées et celle traditionnelles. Pensez vous que la loi sur les libertés religieuses est la bienvenue et la religion est elle un obstacle au développement ?
Une loi sur les libertés religieuses est bienvenue si elle protège également croyants, non-croyants et religions traditionnelles, conformément aux droits fondamentaux et à la laïcité de l’État. Elle doit prévenir les discriminations, les discours de haine, les abus d’autorité et l’instrumentalisation politique, sans contrôler les consciences. Les religions ne sont pas intrinsèquement un obstacle au développement. Elles peuvent renforcer solidarité, éducation, santé et cohésion sociale. Elles deviennent problématiques lorsque le dogmatisme, l’intolérance ou le rejet de la science limitent les libertés et l’initiative. Le débat doit donc rester respectueux, historique et factuel, en valorisant notre pluralisme culturel et spirituel national.
14. Avez-vous quelque chose à ajouter pour clore notre entretien ?
Je voudrais rappeler que la souveraineté véritable se mesure à la capacité d’un pays à protéger sa population, produire davantage, former sa jeunesse et rendre compte de l’usage des ressources publiques. Le Burkina Faso, comme l’ensemble de l’AES, traverse une période décisive où l’espérance est forte, mais où les contraintes demeurent considérables. Nous devons dépasser les clivages, privilégier les compétences et évaluer honnêtement chaque politique. L’indépendance n’exclut ni la coopération ni la critique constructive. Elle impose aussi responsabilité, discipline et solidarité. En mobilisant les citoyens, les entreprises, la diaspora et les partenaires autour de résultats concrets, nous pouvons bâtir une économie résiliente, inclusive, prospère et solidaire.
Halidou OUEDRAOGO, Economiste-financier



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